Chinua ACHEBE - Le monde s’effondre
1958
A quatre-vingts ans, « le père de la littérature africaine moderne », ainsi que le reconnaît l’auteure sud-africaine Nadine Gordimer, enseigne aux États-Unis et rajoute des chapitres à son œuvre. Plus d’une vingtaine d’ouvrages, dont La flèche de Dieu, Le malaise et Les termitières de la savane. D’origine nigériane, né en 1930 à Ogidi, dans l’est du pays, il fait partie de cette génération d’écrivains africains qui portent un regard sans fard sur les désillusions nées de la décolonisation. Lucide sur la corruption qui gangrène la plupart des systèmes politiques du continent, il y consacre plusieurs de ses livres dont Le démagogue, charge satirique pimentée d’ironie grinçante. Son autre grand combat, la renaissance des traditions orales africaines en danger de disparition, l’incite à militer afin que ses compatriotes, écrivains et politiques, s’expriment dans leur langue maternelle. Joignant le texte à la parole, il s’est assuré que sept de ses romans soient justement traduits en Igbo, sa langue maternelle.
Enfant, Chinua Achebe a mené une vie villageoise traditionnelle. Ses parents, fervents chrétiens, confient son instruction aux missionnaires. Ses maîtres le surnomment « le Dictionnaire ». Il obtient une bourse universitaire. Sitôt diplômé, il entame une carrière à la radio nigériane et dans la presse. La guerre du Biafra, où il échappe de peu à la mort, marque ce jeune diplomate. Il témoigne des horreurs du conflit avec Femmes en guerre, et autres nouvelles. Depuis Le monde s’effondre, son premier roman, Chinua Achebe s’est voué à la « contre écriture », travail militant et romanesque. Cruelle ironie de l’histoire, celui qui n’a jamais cessé d’exhorter ses pairs à travailler dans leurs pays d’origine, vit aujourd’hui dans l’État de New York.
Le monde s’effondre paraît en 1958. Cette année-là, les discours de Khrouchtchev et de Nasser n’en finissent plus d’ébranler le monde. Sous la pression des autorités soviétiques, Boris Pasternak refuse le prix Nobel de littérature. Premier roman de Chinua Achebe, Le monde s’effondre passe pour un témoignage crucial. Tel était le but initial de l’auteur : « Montrer à mes lecteurs que leur passé – avec toutes ses imperfections – n’était pas une longue nuit de sauvagerie dont ils ont été délivrés par les premiers Européens agissant au nom de Dieu ». L’année suivante, cet ouvrage obtient le « Margaret Wong Mémorial Prize » et demeure, à ce jour, avec douze millions d’exemplaires, le roman africain le plus vendu, traduit en cinquante langues. Achebe lui donnera une suite, Le malaise, parcours du petit-fils du personnage principal du monde s’effondre de retour au pays après des années d’études en Angleterre.
Le monde s’effondre peut se lire comme un conte. Un réalisme magique y est à l’œuvre : celui des forêts maudites et des rites sauvages qui passeraient presque pour de la barbarie à nos yeux d’occidentaux. Il peut se lire aussi comme un roman. Haletant. Un livre contre la montre, à rebours du temps passé. Il célèbre un monde perdu qu’il dépeint d’abord dans toutes ses couleurs et qu’il s’attache à nous montrer dans ses moindres détails. Le style alerte emprunte à la veine naturaliste, l’ensemble est narré avec le lyrisme des conteurs dont le souffle rythme chaque chapitre. Le monde s’effondre nous entraîne à la suite d’un destin, celui d’un homme ambitieux, un magnifique chef de clan, un lutteur intrépide dont l’orgueil démesuré renvoie aux héros des tragédies grecques.
Sous la plume d’Achebe, certaines coutumes apparaissent dans toute leur intolérable cruauté. Mais ces coutumes structurent l’harmonie d’un monde qui s’est, de toute éternité, suffi à lui-même. Harmonie fragile que l’arrivée de l’Homme Blanc va ébranler en substituant son dieu aux croyances locales, en standardisant langue et coutumes, en finissant par dresser les fils contre l’autorité de leurs pères. Le roman montre comment, dès la brutale entrée en contact avec cette culture étrangère – on peut parler de collision –, toute cohabitation s’avère vite impossible. Le Monde s’effondre, chant lyrique voulu comme un hymne à la grande tradition de l’oralité, scande ce combat par trop inégal entre la magie – poésie violente et panthéisme sauvage – et l’Église, bras armé de la toute-puissance coloniale.
Achebe offre un roman fondateur, premier écrivain d’Afrique à s’arroger d’une part le droit de dire son histoire et, d’autre part, si l’on pousse l’allégorie plus loin, le droit de décrire les conséquences à venir, funestes autant qu’irréversibles, de la colonisation sur les structures sociales et culturelles de tout un continent qu’elle entreprend de saper avec une rigueur mécanique.
Sans la minutie du style, il ne se serait agi que d’une virulente chronique à charge. Ici, nous avons affaire à une immense épopée romanesque, ample par sa thématique, ses thèmes universels de grande tragédie humaine comme l’exil et le parricide. Un roman des origines porté par un souffle aussi inépuisable que la langue et la poésie proverbiale des conteurs à laquelle il ne cesse de rendre hommage.